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jeudi

Ce monde inégal...

Olivier Berruyer, www.les-crises.fr
Combien possédez-vous de richesses ? Un peu d'argent sur un compte épargne, une maison ou un appartement (remboursé ou pas on travaille ici sur des patrimoines bruts c'est-à-dire hors endettement) voire quelques titres financiers et vous faîtes sûrement partie des terriens les plus riches.
La version cliché de ce constat est ici, avec des photos de chambres d'enfants du monde.  La profusion de gadgets et décorations de la petite américaine tranche avec le dénuement de la petite népalaise (attention toutefois aux différences culturelles et gardons nous de tout ethnocentrisme).
La version statistique et plus sérieuse est . C'est l'enseignement que nous laisse Olivier Berruyer dans son étude qui étudie la répartition des 125 000 milliards de patrimoine mondial. Les 10% les plus riches de la planète possède 85% de cette richesse à eux seuls !
On sait par ailleurs que le patrimoine médian des ménages français s'élève à un peu de moins de 100 000 €. Cela signifie que la moitié de ces ménages possèdent plus de 100 000 € de richesse et  que l'autre moitié possèdent moins. On se rend alors compte que la plupart des français fait partie des 10% les plus riches du monde (dépassant le seuil de 61 000 $/personne selon Berruyer)... De quoi réfléchir à la répartition des richesses sur la planète. Et si vous voulez vous situer dans l'échelle des salaires français, essayez ce lien de l'Observatoire des inégalités...

Vous avez dit rationnel ?

Le libéralisme est un courant de pensée "extraordinaire" (!?). En son nom, on justifie qu'il ne faut pas intervenir sur les marchés sous peine de les déséquilibrer et de nuire à la satisfaction générale. Ainsi Adam Smith, économiste écossais du XVIIIe siècle considéré comme le père du libéralisme, affirmait que si chacun cherchait son intérêt propre c''est toute la société qui y gagnerait car le bien être collectif serait aussi maximisé (principe de la main invisible). Aujourd'hui on interdirait à l'Etat de se mêler des salaires minima, des rémunérations de nos banquiers sous peine de contredire ces grands principes. Pourtant, un dilemme bien connu des économistes et assez simple à comprendre nous montre que des comportements rationnels ne conduisent pas forcément et pas nécessairement à la situation optimale pour la collectivité. On l'appelle le dilemme du prisonnier. Ecoutons cette histoire racontée par A. Tucker dans les années 1950 : deux suspects sont arrêtés par la police. Mais les agents n''ont pas assez de preuves pour les inculper, donc ils les interrogent séparément en leur faisant la même offre. « Si tu dénonces ton complice et qu''il ne te dénonce pas, tu seras remis en liberté et l''autre écopera de 10 ans de prison. Si tu le dénonces et lui aussi, vous écoperez tous les deux de 5 ans de prison. Si personne ne se dénonce, vous aurez tous deux 6 mois de prison. » On voit que l''intérêt collectif serait que tous les deux se taisent, ils écoperaient ainsi de 6 mois de prison chacun et pourrait retrouver très vite leur liberté. Pourtant, cette stratégie payante collectivement ne pourra être choisie par aucun des suspects. En effet, si l'un se tait l'autre à tout intérêt à le dénoncer pour recouvrer sa liberté ; le choix de dénoncer l'autre est le seul qui soit rationnel dans ces conditions (quel que soit le choix de l'autre, j''ai intérêt à le dénoncer). Les 2 suspects en étant rationnels aboutiront à une situation non optimale collectivement : faire chacun 5 ans de prison. 
Pour revenir au réel : des cas semblables peuvent apparaître lors de politiques commerciales d''entreprises qui pourraient avoir intérêt à coopérer en évitant de baisser leur prix réciproquement ou d'engager des dépenses de publicité coûteuses (chacun perdant le montant dépensé pour la pub sans récupérer forcément plus de part de marché que si aucun n''avait lancé d'offensive). Tout ceci conduit à mettre en évidence le fait que le fonctionnement d'un marché laissé à lui même a de grandes chances de conduire à des situations sous optimales. On voit aussi que des accords collectifs et/ou une règlementation permettraient (sous certaines conditions) de se rapprocher d'une situation meilleure. Plus récemment, des comportements d'acteurs supposés rationnels sur les marchés financiers ont abouti à une situation contraire aux intentions de chacun. Les paniques boursières constituent un exemple typique de ces effets pervers. Quand un grand nombre d'individus, par crainte d''une baisse des cours, vendent leurs actifs, ils provoquent ce qu'ils craignent : une chute du cours des actions. La rationalité des acteurs économiques et sociaux est par conséquent limitée. Il ne faudrait pas tenir pour postulat que leurs motivations individuelles et la recherche de leur intérêt propre permettent toujours d'atteindre l'optimum social.

Petite leçon d'économie

Voilà une petite fable qui circule encore parfois de courriels en courriels :
« Ça se passe dans un village qui vit du tourisme, sauf qu'à cause de la crise il n'y a plus de touristes. Tout le monde emprunte à tout le monde pour survivre. Plusieurs mois passent, misérables. Arrive enfin un touriste qui prend une chambre. Il la paie avec un billet de 100€.
Le touriste n'est pas plutôt monté à sa chambre que l'hôtelier court porter le billet chez le boucher, à qui il doit justement cent euros. Le boucher va aussitôt porter le même billet au paysan qui l'approvisionne en viande. Le paysan, à son tour, se dépêche d'aller payer sa dette à la prostituée à laquelle il doit quelques passes. La prostituée boucle la boucle en se rendant à l'hôtel pour rembourser l'hôtelier qu'elle ne payait plus quand elle prenait une chambre à l'heure. Comme elle dépose le billet de 100€ sur le comptoir, le touriste, qui venait dire à l'hôtelier qu'il n'aimait pas sa chambre et n'en voulait plus, ramasse son billet et disparaît.
Rien n'a été dépensé, ni gagné, ni perdu.
N'empêche que plus personne dans le village n'a de dettes. N'est-ce pas ainsi qu'on est en train de résoudre la crise mondiale? »
Cette histoire a le mérite de rappeler qu'effectivement l'économie est un circuit et que les dépenses d'un agent sont aussi les revenus d'un autre qui formeront à leur tour d'autres dépenses.
L'économie est un circuit...
L'histoire est donc bien ficelée et aurait plu à J.M. Keynes à coup sûr !
Cependant, dans cette version, l'ensemble de ce qui est perçu par les agents est dépensé ce qui est peu crédible dans la réalité. En effet, une partie des revenus est conservée par les agents, épargnée et n'alimentera pas une consommation immédiate (1ère fuite du circuit : l'épargne).
Ensuite, les dépenses restent affectées ici à des agents sur l'île, or on sait que certains flux passent les frontières et vont aller alimenter d'autres économies (2e fuite : les importations : consommation en biens et services étrangers).
Par conséquent il serait bien étonnant que la somme retrouvée sur le guichet de l'hôtel soit la même que celle qui a été dépensée au départ par le touriste mais ... c'est bien vu !
En tout état de cause, la conclusion est fausse : « Rien n'a été dépensé, ni gagné, ni perdu. » puisque 100 euros ont été dépensés par le touriste puis gagnés par l'hôtelier qui les a lui-même dépensés pour autre chose etc.
La morale de cette histoire c’est que si l’on remplace le touriste par le gouvernement ou l’Etat on se rend compte qu’une dépense initiale (investissement public par exemple) pourrait se traduire par un accroissement de revenus dans l’économie plus important que la somme dépensée au départ. C’est ce que les économistes nomment le « multiplicateur keynésien » mis en évidence dès 1936 par J.M. Keynes dans sa Théorie Générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie et qui permet de justifier l’intervention étatique en matière de relance des économies. C’est certainement la voie de la sortie de crise actuelle mais attention aux fuites…